Interview : Fred Musa (Skyrock) [Académie Hip Hop Français, octobre 2000]

1er octobre 2000.

Comment en es-tu arrivé à faire de la radio ?
Fred : J’ai commencé à l’âge de 15 ans sur une radio qui s’appelait Voltage (qui n’a rien à voir avec le Voltage actuel) à Rosny sous Bois. On ne diffusait que de la funk. C’est cette musique qui me passionne depuis tout petit : Shalamar, Dee Train, etc… J’y suis rentré pendant une année en tant qu’assistant, ensuite je suis allé sur une petite radio, “ Radio Enghein ” où j’ai fait mes débuts en tant qu’animateur. Finalement, je suis arrivé à Sky en mai 1992 pour être assistant et j’ai commencé à faire de l’antenne à Sky en février 1993. J’ai commencé à travailler avec des gens comme Laurent Petitguillaume, Bruno Robles, Super Nana…

… Et Tabatha !
Fred : Oui, avec Tabatha, c’était la première émission où il y avait du rap à l’antenne de Sky alors que la tendance de la radio était plus à des groupes comme Rage Against the Machine ou de la dance. C’était pas trop mes goûts musicaux mais comme ma passion c’est la radio, j’avais un peu fait une croix dessus. J’étais pas plus passionné que ça par la musique de Sky mais j’aimais bien l’ambiance. Quoi qu’on puisse dire sur Sky, ce qui m’a toujours plu, c’est le fait qu’il y ait une vraie liberté et des gens avant-gardistes. C’est surtout ça qui m’excitait plus que la musique. Après avec Tabatha, c’était encore plus excitant : non seulement je l’avais elle (rires) mais la musique me plaisait.

Et comment t’es-tu intéressé au Hip Hop ?
Fred : J’habitais à la Courneuve et j’avais des potes qui taggaient BAK (Brigade Anti Keufs). C’est vraiment ma première approche Hip Hop. Par le tag. Même si moi je ne pratiquais pas… je les suivais parfois mais je n’étais que spectateur.
Pour le rap, je ne m’y suis mis vraiment qu’à l’époque de Tabatha en 1994. Elle ne kiffait pas du tout le rap français donc j’ai découvert le rap par les Américains. Elle kiffait les trucs d’Ice-T, de Snoop… Après je me suis mis à m’intéresser au rap français notamment grâce à Assassin à l’époque de « Le futur, que nous réserve-t-il ? ». Donc assez tard finalement. A Voltage, on avait beaucoup joué de morceaux de Rapattitude mais j’étais pas à fond dedans.

Et à quel moment as-tu décidé d’en passer ?
Fred : C’est un concours de circonstances. Il y avait l’émission de Tabatha en 1994 et en 1995, il y a eu la loi des 40% de musique française. Toutes les radios se plaignaient (nous y compris) mais Laurent Bouneau qui était déjà directeur des programmes s’est dit qu’il fallait faire avec et trouver quelque chose. Il commençait à y avoir quelque chose qui se passait avec le rap donc on a commencé à en jouer et à utiliser le slogan “ premier sur le rap ” parce qu’on était ceux qui en passaient le plus. Ce slogan, c’est pas pour faire chier les gens dans l’underground ou je ne sais quoi… C’est juste qu’on était les premiers à jouer autant de rap au niveau national. A partir de là, je suis allé voir Bouneau pour lui dire que même si on passait du rap, on n’avait pas d’émission spécialisée. C’est comme ça qu’est née Planète Rap en septembre 1996.

Comment tu définirais ton émission ?
Fred : Au début, c’était une émission musicale de 20h à 21h le dimanche soir. Les premiers à être venus c’était Assassin. Le concept de la semaine consacrée à un artiste en particulier existe depuis janvier 1998. Le premier artiste à avoir lancé la nouvelle formule c’était Busta Flex pour la sortie de son premier album. Le concept a pas bougé depuis.

Tu as quel poids dans le choix des invités ?
Fred : Aucun, c’est Laurent Bouneau qui choisi les artistes qui auront une semaine dans Planète Rap.

Et tu sais comment il décide ?
Fred : Bah il voit selon les sorties…

C’est pas frustrant de ne pas pouvoir choisir toi même ?
Fred : Non à partir du moment où tu adoptes un certain état d’esprit de la radio… Il y a des règles, je les respecte. Bien sur, il y a des semaines où je me fais plus chier que d’autres. Il y a une relation bizarre avec certains artistes qui viennent à Sky en se disant “ Faut que je fasse gaffe à ce que je dis, c’est une radio commerciale… ”. On baratine beaucoup la tête des gens sur Sky.
On travaille aussi sur le long terme. Quand le premier album de Rohff est sorti, il partageait une semaine avec un autre artiste. Ça devait être frustrant. Il est toujours là et il y a 3 semaines, il a eu sa semaine à lui tout seul parce qu’on croit en lui. Les artistes qu’on soutient, c’est pas pour qu’ils fassent un tube et basta.

Oui mais… regarde Busta Flex, il a fait un tube et basta. Vous l’avez pas soutenu pour son EP…
Fred : Busta, je sais pas ce qui s’est passé dans sa tête, il s’est peut être dit qu’il devait revenir aux sources… Quoiqu’on en dise, son EP je le trouve moins fort que son album, y a pas de titres aussi forts.

Ça se discute… Et par rapport à d’autres artistes diffusés sur Sky, tu le trouves pas plus fort ?
Fred : Ce que j’ai écouté dernièrement de lui, j’ai pas trouvé ça aussi fort qu’avant. Mais je me fais pas de soucis pour lui, il reviendra. Il a énormément de talent et son futur album devrait être pas mal.

Quand tu reçois quelqu’un, c’est toi qui parles ou tu restes totalement neutre ? Si tu n’aimes pas quelque chose vas-tu en faire part à l’artiste ou est-ce que c’est promo promo ?
Fred : Non ce n’est pas exclusivement de la promo, j’essaie d’être le plus naturel possible.

Perso, je trouve ta manière de présenter les groupes hyper consensuelle. Tout est mortel, tout est présenté de la même manière… On sent pas trop quand tu aimes vraiment un artiste (et quand tu ne l’aimes pas).
Fred : Tu veux dire par là que je suis le Laurent Boyer du rap (rires). Je sais pas… j’ai pas à agresser tel ou tel mec ! Je sais pas, si tu le dis… je m’en rends pas compte, j’essaie d’être le plus naturel possible. Quand j’ai reçu Sully Séfil, je lui ai dit que je n’aimais pas certains titres sur l’album comme “ Putain d’journée ”, je lui ai dit à l’antenne. J’ai un avantage par rapport aux gens en général : je rencontre les artistes donc forcément un côté affectif entre en ligne de compte. Rohff par exemple, c’est une personne avec qui j’ai des affinités et pour lequel j’ai une préférence.

C’est quelque chose de normal, la rencontre d’un artiste fait qu’on comprend mieux son univers, la démarche dans laquelle il l’a faite. Le problème c’est que les gens ne rencontrent pas les artistes. En plus, quand on parle de musique, on parle de musique, pas de la personnalité du mec même si elle peut influer sur la perception qu’on en a.
Comment tu prépares les émissions ?
Fred : J’écoute les albums.

Il y a un truc super énervant avec Planète Rap, c’est qu’il faut se taper de la pub, les morceaux de playlist… pour espérer entendre l’invité, c’est un peu décourageant.
Fred : En fait, le problème de Planète Rap c’est que l’émission doit faire le lien entre une journée musicale et une soirée de radio libre. Il faut trouver le juste milieu entre les deux parce qu’on peut pas basculer d’un coup vers un talk show (parce que celui qui sait vraiment faire ça c’est Difool). Je pense que depuis une ou deux saisons, j’ai trouvé la bonne formule. C’est vrai que le premier quart d’heure est musical et qu’après il y a la pub mais j’essaie de faire intervenir les groupes dès le début de l’émission. Les 40 dernières minutes sont vraiment consacrées à l’artiste.

Parle-nous de la Nocturne du vendredi soir (minuit à 2h)…
Fred : Là j’ai liberté totale, j’ai même fait sauter les écrans pub. C’est deux heures ni plus, ni moins.

Personne peut te dire “ non tu passes pas ce disque ” ?
Fred : Non personne. Un exemple… Sheryo : j’aime beaucoup sa façon de rapper et sur son EP, le morceau que je trouve le meilleur c’est celui où il nous chie dessus. Ça ne m’empêche pas de le passer.

Tu as offert une soirée à Kerozen (La Caution, James Delleck). Est-ce que tu crois que c’est envisageable d’entendre un son comme le leur dans Planète Rap ?
Fred : J’espère. La Nocturne ouvre déjà beaucoup de trucs. Pourquoi pas par la suite les recevoir dans Planète Rap. La Caution c’est un groupe en avance dans le son et dans le flow… je pense que ça le fera.

Il y a un morceau de James Delleck & Hustla qui s’appelle “Fuck Sky” où ils te caricaturent, te font passer pour un benêt de première… Comment tu réagis face à ce genre de morceau ?
Fred : Je n’ai pas écouté le mp3 mais je suis curieux d’entendre ça (sourire). Bah sinon… c’est bien d’être parodié, c’est une sorte de reconnaissance ! Les mecs font un morceau sur toi… que veux tu que je te dise… c’est une reconnaissance sans que j’en sois particulièrement fière ou quoi.

(rires) Nan, mais c’est surtout par rapport à ce que l’émission représente : c’est l’émission d’un certain rap, plutôt facile et que certains estimeront moins bon qu’un autre.
Fred : Oui, on peut dire ça si on a envie mais moi je suis pas d’accord…

Et aussi par rapport au fait que Sky apparaît comme une radio commerciale qui exploite un filon tant qu’un style marche…
Fred : Tu peux dire ça sur une année ou deux comme fait Fun aujourd’hui en utilisant le terme “groove” plutôt que “rap”. Ils utilisent le mot “groove” pour ne pas faire peur aux annonceurs, ils profitent de notre expérience.

Si dans disons 3 ans, les ventes de rap deviennent ridicules… déjà qu’elles sont de moins en moins importantes…
Fred : C’est ce qu’on dit chaque année et pourtant tous les ans il y a des disques d’or ou de platine…

… est-ce que tu imagines que Sky arrête de passer du rap ?
Fred : Je pense pas. Je vais te dire pourquoi j’aimais la funk : la variété française de l’époque ne me représentait pas. Depuis 7 ou 8 ans, ce que les jeunes écoutent à 13 ou 14 ans est beaucoup plus intéressant que ce qu’il y avait à mon époque.

C’est discutable. Ce que les gens écoutaient à l’époque, c’est ce qui marchait. Aujourd’hui, c’est le rap qui marche donc c’est ce qu’ils écoutent…
Fred : Mais moi je suis populaire. J’aime avoir un refrain en tête… Je suis populaire oui !

Que penses-tu de la radio en elle-même ?
Fred : Du bien puisque ça fait 9 ans que j’y suis et que je n’ai pas envie d’en partir. J’aurais pu aller sur d’autres réseaux. A partir du moment où tu veux en vivre, les choix sont limités. Tu ne vas pas revenir en arrière sur des petites radios locales : il faut aller sur les grands réseaux et ils sont peu nombreux (Fun, NRJ, Europe 2…). J’ai rencontré les responsables de ces radios mais je ne me suis jamais bien senti là bas. On peut me reprocher plein de choses (je vais aller écouter James Delleck – rires) mais une chose qu’on ne peut pas me reprocher c’est ma fidélité à Sky.

C’était surtout par rapport à ton boulot d’animateur plus que par rapport à la musique au départ non ?
Fred : Si tu restes 9 ans sur une radio sans en aimer la musique, c’est que tu es un peu maso. J’aurais pu faire autre chose, faire le con à la télé mais je me suis rendu compte que ça me ressemblait pas… Quoi qu’on en dise, ça me ressemble plus de faire Planète Rap que de faire Unisexe sur M6.

Si tu devais faire la liste des choses positives et négatives que Sky a pu apporter, quelle serait-elle ?
Fred : Les choses positives… Sky a contribué à une certaine culture qui a été révélée en grande partie lors de la coupe du monde de 98 quand on s’est aperçu qu’il y avait des Rebeus et des Noirs qui pouvaient marquer des buts pour la France. Je pense que la radio a essayé de faire passer le même message depuis 1995-96.

Et les négatives ?
Fred : Parfois nos choix sont discutables au niveau des artistes et je comprends que ça puisse énerver certains. Il y a des choix à faire, nous sommes une radio commerciale qui tourne avec une playlist serrée (les titres se répètent toutes les 2h environ).

En effet, vous avez le don de dégoûter d’un album en le passant X fois par jour ! D’un côté, ça a permis à des artistes de pouvoir manger, de faire découvrir cette musique a des gens et leur donner envie d’en faire. Parmi ces gens là, certains apporteront sûrement quelque chose d’intéressant. Mais d’un autre côté, la radio a créé une uniformité de son, un style sonore propre à Sky à tel point qu’on a l’impression que les autres styles n’y ont pas leur place. Ça fait que certains se mettent à faire ce son pour pouvoir passer…
Fred : … et ne passent pas forcément.

… et ça contribue à rendre le rap de plus en plus médiocre.
 Fred : Je sais pas… Je sais pas si pour des groupes comme la FF c’était si évident que ça marcherait sur le premier album.

Oui mais la FF, tout comme le Saïan, sont des groupes qui n’ont pas eu besoin de la radio pour avoir du succès. En plus, le Saian, vous ne pouvez pas dire que vous ne les connaissiez pas (avant d’avoir leurs morceaux diffusés massivement sur l’antenne, ils faisaient les voix de spot de pubs diffusés par la radio NDR).
Fred : Le Saian a été une révélation quand on les a vu sur scène. Sur le disque, on avait trouvé ça moins abordable, ça partait dans tous les sens… Il faut jamais être borné et se dire “non on passera jamais tel artiste”. Pour moi, il y a très peu de groupes qui me laissent sur le cul quand ils sont sur scène : NTM numéro 1, le Saian, la Fonky Family…

Sur Sky, la majorité des intervenants ne sont pas de spécialistes. Tu es le symbole du mec qui connaît le rap dans la radio…
Fred : Je suis plus le symbole du mec qui s’intéresse à son boulot. J’essaie de savoir des choses sur les gens que je vais recevoir. Le symbole du mec qui connaît le rap je sais pas, celui du mec qui s’y intéresse oui.

C’est pas un peu abusé que sur une radio spécialisée dans un style musical il n’y ait qu’un seul animateur qui connaisse réellement la musique qu’il passe alors que les autres sont totalement néophytes et vont rester à s’extasier sur un morceau médiocre pendant des mois ?
Fred : Je m’en rends compte avec les messages qu’on reçoit en direct par le net, si tu ne fais pas du bourrage de crâne auprès des auditeurs, ils n’apprécient rien. Un exemple pendant la semaine consacrée à Sully Séfil, une fille est allée le voir pour lui dire “j’aime bien ton morceau ‘Hold Up’” (elle a confondu « Si j’avais su » de Sully et « Hold up » de 113 qui ont un thème commun NDR). C’est révélateur : nous on est trop dedans, vous encore plus que moi (ma passion première c’est la radio). Quand tu es trop dans un truc, tu n’as pas le recul.

De toute façon, la majorité des gens consomment ce qu’on leur donne et s’en contentent…
Fred : C’est normal, les gens ont envie d’entendre des titres avec un air qui leur trotte dans la tête, qui leur procure une émotion.

Oui mais le problème, c’est que pour beaucoup de gens, écouter ces choses faciles c’est écouter du Hip Hop et être Hip Hop…
Fred : Je suis pas Hip Hop. Etre Hip Hop, je ne sais pas combien de personnes ça concerne en France de toute façon.

Tu n’es pas frustré de n’avoir qu’une heure pour Planète Rap alors que l’émission de Difool après toi dure 3h ?
Fred : Non, je pense qu’une heure c’est bien.

Oui mais pendant 30 min, tu continues la sélection de la journée, tu n’as vraiment qu’une demi heure à toi.
Fred : Non, c’est ce que je vous disais tout à l’heure. Il faut amener l’auditeur à passer de 11h musicales à plus de 3h de talk show. Quand tu es une radio commerciale qui veut plaire au maximum de gens, il faut trouver le juste milieu.

Comment réagis-tu en général face aux critiques ?
Fred : Que des gens passionnés comme vous puissent avoir une mauvaise opinion de la radio, je peux comprendre mais que des magazines dits spécialisés nous chient dessus je comprends pas. Des magazines comme ça sont venus me sucer la bite pour faire un partenariat avec Planète Rap (parce que eux aussi agissent dans une logique commerciale) et quelques années plus tard passent leur temps à dire du mal de nous, je trouve ça un peu bidon. Mais que des gens comme vous qui n’ont pas forcément apprécié Sky depuis le début s’y intéressent me touche beaucoup plus. C’est surtout pour se donner une fausse crédibilité, je trouve ça limite, autant annoncer clairement la couleur.

En parlant de pseudo crédibilité… Le R&B, qui est pour nous LE style qui se cherche une crédibilité, le considères-tu comme faisant partie du Hip Hop ? Pourquoi le choix d’en passer sur Sky ?
Fred : Perso, je n’ai jamais accroché au R&B à part l’album de Wallen parce qu’il y a des vrais trucs de dits dessus.

On pense que cette street credibility que cherche à se donner le R&B c’est surtout pour récupérer les auditeurs de rap qui pourraient se laisser un peu abuser par les rythmiques. C’est jamais que de la variété à la sauce dite “Hip Hop”. C’est quand même super triste qu’une musique ait à se chercher une crédibilité pour pouvoir exister.
Fred : J’ai bien aimé Kimberlite, Wallen, Matt j’aime bien mais le reste ne me transcende pas.

Tu dois connaître la rumeur selon laquelle Laurent Bouneau serait parfois en studio pour l’enregistrement de certains artistes…
Fred : Nan, ça c’est complètement faux. Tout comme la rumeur selon laquelle Sky prend des points sur les albums qu’elle diffuse. Je crois que c’est fini cette époque, l’époque ‘Salut les copains’ où la radio co-signait les artistes. Je vois pas l’intérêt d’aller grappiller quelques milliers de francs en faisant ça. J’y crois pas. Ça fait 9 ans que je bosse avec Laurent Bouneau et il ne m’en a jamais parlé.

En parlant de ‘Salut les copains’ justement… Dans les années 60, cette émission était l’émission de référence pour la génération “Yéyé”. On pourrait faire un parallèle avec Planète Rap aujourd’hui…
Fred : C’est une bonne référence. Je serais fier qu’on me dise ça plus tard. J’ai aucun soucis là dessus, j’ai pas besoin de crédibilité ni besoin de dire “j’ai fait ci, j’ai fait ça dans le Hip Hop”. Je raconte pas ma vie, elle est pas plus intéressante qu’une autre. J’ai toujours vécu à la Courneuve, j’ai pas taggué, j’ai pas dépouillé etc… J’ai pas besoin de crédibilité.

Est-ce que tu penses que les auditeurs de la journée sont les mêmes que ceux de la nuit ?
Fred : Il y a un public qui vient exprès à minuit pour les émissions « spé » (« SkyBOSS » animée Joey Starr & co, « Bum Rush » de Cut Killer et le Double H, « Couvre Feu » de Jacky, etc…) mais je pense qu’avec la fin de l’émission de Difool, il y a des gens qui traînent et découvrent des choses. J’aimerais que les gens qui découvrent les sons qui passent la nuit aient envie de chercher à savoir qui est tel ou tel artiste, qu’ils cherchent à trouver ses disques etc…

Il n’y a pas eu d’artistes qui ont essayé de faire pression sur toi pour essayer de passer ?
Fred : Non j’ai jamais eu de pression. Il y a des groupes qui viennent en me disant « ouais on peut passer dans Planète Rap ? » à qui je réponds « Fais moi écouter et je verrai ». Pas de coups de pression.

Aujourd’hui, vous êtes devenus incontournables pour les maisons de disque donc vous avez une influence sur cette musique puisque c’est vous qui décidez de qui vous allez promouvoir…
Fred : Ce qui prouve qu’on ne prend pas de points sur les albums à ce moment là. Moi je fais confiance à Laurent Bouneau sinon je serais parti depuis longtemps. Les fois où on a abordé le sujet, il m’a toujours dit que ça serait stupide.

Est-ce qu’il se place uniquement d’un point de vue commercial en se disant que tel ou tel artiste pourrait apporter des auditeurs ou alors prend-il aussi un peu en compte l’artistique ?
Fred : Il y a une part d’artistique… Je peux prendre comme exemple Rohff et la FF. On est une radio qui fonctionne avec des panels et il s’est avéré que Rohff par exemple, ça a pas accroché l’oreille des gens qui ont fait ce sondage. Ça faisait même fuir mais ça ne nous a pas empêché de le passer. On a fait une semaine spéciale pour Karlito par exemple, on a pris des risques.

Oui mais ce n’est pas parce que cet artiste est diffusé sur Sky qu’il entrera dans la programmation de la radio, c’est surprenant.
Fred : Il y a un choix à faire et quand on se tourne vers un artiste, c’est malheureux mais on en laisse 10 de côté. C’est la politique de la radio. Les Rieurs par exemple ont eu leur semaine mais on ne les diffuse pas.

D’ailleurs, j’ai écouté cet album et j’ai trouvé qu’il entrait totalement dans le créneau de Sky, avec des tubes en puissance, des mélodies et des refrains accrocheurs…
Fred : Oui… mais… Tu sais c’est compliqué de faire vivre une radio. On leur a donné une semaine mais malheureusement après on n’a pas pu suivre.

Je vois pas trop pourquoi mais bon…
Fred : C’est la politique de la radio ! On croit beaucoup en Rohff donc il a énormément de passages. On a vraiment envie de le suivre sur la longueur, de le faire découvrir à un maximum de personnes.

On vous reproche souvent d’abuser sur la pub…
Fred : Sky est un réseau national et local. On a des tranches de pubs précises qu’on doit respecter. On vit de la pub. Quoi qu’on en dise, Skyrock c’est un programme très dur à vendre contrairement à NRJ ou Fun parce qu’on met en avant un slogan qui est “premier sur le rap”. Quand tu dis ça à un publicitaire de 30 / 40 ans, il a tout de suite la vision “noir / arabe / banlieue”. On peut nous reprocher plein de choses mais depuis 5 ans on a maintenu ce slogan. On a perdu plein de marchés pub à cause de ça, on n’était pas rentable mais aujourd’hui Sky est rentable et tant mieux !
On rentre dans un système de radio commerciale, on doit bien vivre. On passe des disques qui doivent rassembler un maximum d’auditeurs (on a un auditorat d’environ 4 millions de personnes) et réussir à amener des annonceurs sur Sky.

Un autre truc énervant sur Sky, ce sont les jingles “Découvert sur Sky !”.
Fred : Quand on fait ça parce que les autres ne se posent pas de question. C’est une logique de concurrence. Par exemple, NRJ vient de récupérer la tournée de Matt, ils jouent à fond sur “Matt, vous l’avez découvert chez nous, NRJ la radio groove…”. C’est une bataille commerciale. Si tu marques pas les artistes que tu as découvert, les autres se gêneront pas pour le faire même si c’est pas eux qui ont été les premiers à le diffuser.

Les artistes que vous mettez en avant sont toujours des artistes signés en maison de disque. Pourquoi ?
Fred : Parce qu’on est une radio commerciale et donc un titre diffusé doit être trouvable pour les auditeurs dans les magasins.

Mais pourquoi ne pas permettre à des artistes indépendants d’être diffusés auprès d’un public large ? Là, on entre dans un cercle vicieux où les artistes qui ont déjà la possibilité d’avoir une bonne diffusion sont mis en avant alors que les autres sont contraints à continuer à travailler avec de petits moyens…
Fred :  Non, Karlito a eu une semaine alors qu’il est distribué par Chronowax, le premier album de Rohff a aussi eu sa semaine alors qu’il était distribué par Musidisc…

Oui mais ce ne sont pas des albums que vous avez passé en boucle. On n’a entendu aucun titre alors que maintenant que Rohff est chez Hostile, vous le bastonnez…
Fred : On le bastonne parce qu’il est beaucoup plus facilement trouvable en bac…

Mouais…
Fred : J’en ai marre de voir toujours les mêmes à la télé, j’ai envie de voir les artistes qu’on diffuse à des heures de grande écoute parce qu’ils représentent une partie de la France dont on ne parle pas. On fait un pas en avant (avec la coupe du monde) et tout de suite après on fait un pas en arrière : les gens font des amalgames à cause du 11 septembre. Mon ambition c’est clairement de faire un 20h sur TF1 avec Rohff qui dit “Je fais danser les kondés comme George Michael”. Faut arrêter avec le délire underground. T’es pas ado toute ta vie, à un moment t’as le droit d’avoir envie de vivre de ta musique.

On est tout à fait d’accord avec ça mais il ne faut pas pour autant que la musique change. Dans la majorité des cas, les groupes qui se revendiquent underground le font par obligation et non par choix : s’ils pouvaient vendre ils s’en foutraient de l’underground. Ils sont underground de fait parce qu’ils ne sont pas diffusés.
Fred : C’est comme moi à la radio, j’aurais pu dire que je restais underground sur des petites radios associatives mais j’ai décidé d’en vivre. Je sais pas si je continuerais à animer encore très longtemps, j’ai envie de passer à d’autres fonctions. J’ai récupéré cette année la responsabilité d’antenne, je gère les autres animateurs. Aujourd’hui j’ai 28 ans, j’ai une copine, j’ai envie de lui faire des cadeaux, de lui faire des enfants… C’est normal que je veuille en vivre.

Est-ce que tu crois que les artistes que tu invites sont conscients que le public qu’ils invitent c’est le public boys band d’il y a quelques temps ?
Fred : Je crois pas à ce public boys band. Ce public est sur Steevy du Loft aujourd’hui.

Il y a beaucoup de petites meufs qui sont à fond dans la musique que vous passez, qui ont des posters de Matt et compagnie sur leurs murs. Ce public là, c’est l’ex-public “Boys band”…
Fred : Il y a toujours eu des fans pour toutes les musiques, des gens qui regardent les artistes amoureusement parce qu’ils font cette musique là. Je sais pas si on peut parler de public boys band…

Ce que je voulais dire, c’est qu’il y a beaucoup de gens qui sont passés d’écouter les boys band à écouter du rap ou du R&B à outrance. C’est un phénomène de mode…
Fred : Je préfère qu’ils écoutent Matt plutôt que 2be3.

Mais crois-tu que les artistes se rendent compte que c’est un public super versatile et que leur succès risque de n’être que passager ?
Fred : C’est ça qui est excitant. C’est le fait que quand on lance des artistes sur Sky, on ne sait absolument pas ce que ça va donner. Si on fait un parallèle avec “ Salut les Copains ” d’il y a 40 ans, est-ce qu’à l’époque ils se disaient que Johnny Halliday ça marcherait autant en l’an 2000. J’aimerais bien que Rohff, la FF ou NTM ça marche encore dans 30 ans.

J’ai l’impression qu’il y a parfois un peu de démagogie à essayer d’attirer un certain public, un public typé “banlieue”. Par exemple, sur le site de la radio, il y avait une rubrique intitulée “la vie des lascars”.
Fred : C’était pas le dessin animé ?

Non non, c’était une rubrique avec des adresses, comme s’habiller pour être un vrai lascar, où aller manger, etc… Comme si pour écouter du rap, il fallait entrer dans un moule.
Fred : C’est de la merde alors. Il y a certains trucs sur le site de Sky que je n’assume pas du tout, que je trouve limite. Je n’ai pas vu mais c’est de la pure démagogie ça.

C’est le genre de chose qui énerve un peu. On dirait que Sky essaie d’imposer une pensée unique sur comment se comporter pour écouter du rap.
Fred : Tout à fait, je suis complètement d’accord avec vous. C’est se fermer des portes. Au sein de la radio, on essaie justement de faire passer l’idée que le rap ce n’est pas uniquement la banlieue.

Oui mais quand tu écoutes l’émission de Difool, il y a parfois des trucs super démagos genre “une pensée à tous les mecs en prison” qui sonnent vachement “faut que je fasse comme dans les textes des rappeurs pour me faire accepter”…
Fred : Là je ne suis pas d’accord. Ce n’est pas démago, je le fais aussi. On reçoit plein de lettres de mecs en taule et leur adresser une pensée, je ne vois pas en quoi c’est être démago. Je me suis fait un pote comme ça : ça fait 5 cinq ans qu’on correspond. C’est pas une règle d’antenne, c’est une question de feeling.

Difool, à l’époque où il était sur Fun Radio, chiait pas mal sur le rap et ne jurait que par le rock style Nirvana ou Rage against the machine. Aujourd’hui, il ne jure que par ça. Ça fait vraiment opportuniste.
Fred : Je sais pas…

Maintenant que tu es responsable des animateurs, tu n’as pas envie de faire venir des gens plus concernés par la musique ou qui partagent les mêmes passions que toi ?
Fred : Non, je ne pense pas. Il y a des gens super intéressants à Sky. Difool par exemple est un excellent animateur malgré ses défauts. Le mec se lève tous les matins à 5h, il fait le soir, toujours avec la pêche : moi j’ai énormément de respect pour le boulot que fait Difool. Déjà, avant toute chose, sa passion première avant la musique, c’est la radio. Il est capable de finir un vendredi à minuit et partir immédiatement à Rouen voir si l’émetteur marche bien parce que quelqu’un sur le net lui a dit que ça marchait pas super bien. Il y a des choses qu’il aime en rap, d’autres qu’il aime moins. Comme son émission n’est pas axée sur la musique, il passe les morceaux de la playlist qu’il apprécie le plus.

La radio a beaucoup joué les martyrs par rapport à ses ennuis avec le CSA. Quelle est ta position par rapport à ça ?
Fred : Ca découle du fait que depuis 9 ans, on se bat pour avoir plus de fréquences. NRJ en a plus de 200, NRJ en a près de 200 et nous seulement 106. On n’est pas à Strasbourg, ni à Montpellier, ni à Auxerre par exemple. C’était pour montrer un peu notre ras-le-bol. C’est pour ça qu’il y a eu cette histoire de mise en demeure ridicule envoyée par le CSA pour des propos sur Loana. Je suis à 100% d’accord avec Sky : il faut savoir arrêter de se faire marcher sur les pieds. C’est juste que Sky est un réseau qui, depuis sa naissance en mars 1986, a toujours eu moins de fréquences que les autres parce qu’on n’appartient pas à un grand groupe.
On est un peu les boucs émissaires du CSA aussi. Quand tu écoutes Radio Courtoisie (95,6 FM) qui est une radio antisémite et xénophobe et qu’elle n’a pas de problème, tu es en droit de te poser des questions. Ils commencent à se lâcher vers minuit assez calmement mais vers 2 ou 3h du matin ils te sortent des “les Noirs et les Arabes dehors” mais le CSA n’a jamais réagi ou presque.

Est-ce que tu ne penses pas que la loi qui oblige les radios à diffuser 40% de musique française n’est pas une loi qui a été prise pour rendre le rap inoffensif ? En 1995, le rap commençait à prendre de plus en plus d’importance sans réels moyens de diffusion, il touchait de plus en plus de gens qui jusqu’ici ne se manifestaient pas beaucoup et était pas mal revendicatif et radical. Ça pouvait apporter une certaine politisation négative pour le système établi. Le fait de permettre une diffusion massive (les autres styles étant plutôt moribonds), et donc injecter beaucoup d’argent, n’était-il pas le meilleur moyen pour neutraliser cette musique ? Quand l’argent entre en jeu, il a vite fait de diviser les gens. C’est la technique du “ diviser pour mieux régner ”.
Fred : Je pense que les politiciens sont tellement loin de la vie des gens qu’ils n’y ont même pas pensé une demi seconde. Ils ont juste penser à la promotion de la culture française.

C’est quand même une époque où EJM ou Ministère AMER étaient sur écoute… Ils se rendaient donc compte du danger potentiel de leur musique.
Fred : Tu penses pas que la meilleure façon de les bâillonner c’était de ne pas les diffuser.

Non au contraire ! Ne pas les diffuser leur aurait donner un statut de martyr qui n’aurait eu pour effet que d’augmenter leur aura.
Fred : Je ne sais pas. Je pense que le gouvernement de l’époque n’a pas calculé ça. Il ne faut pas rentrer dans une logique de complot, de paranoïa.

Que penses-tu de tes expériences télévisuelles (voix off sur la 5ème et co-animateur de l’émission “Unisexe” sur M6) ?
Fred : Pour avoir goûté aux deux, je peux dire que la radio c’est un accès beaucoup plus direct aux gens. En télé, on te maquille, on est beaucoup plus dans l’ambiance auto-branlette où tu es fabuleux, génial, dément (rires). Alors qu’en radio, tu le sens tout de suite si ça accroche ou pas.

Et donc la télé, plus jamais ?
Fred : Non pas plus jamais, j’ai encore envie de faire de la télé mais j’ai envie de faire des choses qui me ressemblent plus. Quand je te parlais d’un 20h50 avec Rohff… l’objectif ça serait ça. Peut être pas un 20h50 mais une émission en deuxième partie de soirée qui me ressemble vraiment. Mais plus jamais d’Unisexe : c’était super excitant sur le papier mais quand t’es dedans, tu te demandes ce que tu fous là. Les gens n’avaient pas la même mentalité mais c’est quand même une bonne expérience.

On nous demandait si tu avais des nouvelles de Tabatha Cash (Necya dédicace !) …
Fred : Ça fait un moment que je n’en ai pas eu mais elle vit en Floride où elle élève ses deux enfants.

Pour rire, une dernière question : comment vois-tu ton avenir à Sky ? Tu partiras de Sky à la retraite ? Tu seras viré ? Tu vas démissionner ?
Fred : Je sais pas si à 60 ans je serai toujours en phase avec la radio. On vise un public 15-25 ans donc je pense pas qu’à 60 ans je colle toujours à la tranche qu’on veut toucher (rires). J’espère pas être viré, ça serait un échec. A 55 ans, je serai au CSA et je filerai des fréquences à Skyrock (rires). Nan, j’en sais rien du tout, je fais pas du aussi long terme.

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